Looking for Strubbel

5 novembre 2013 at 11 h 21 min

Parmi les métiers de l’ombre qui gravitent autour des langues, nous nous attardons aujourd’hui sur un emploi méconnu et ingrat, celui d’éditeur de manuels d’allemand.

Sa mission? Faire en sorte que les rares étudiants inscrits en première langue apprennent quelque chose tout en faisant la promotion d’une langue somme toute difficilement prononçable et peu aimée dans le monde.

Tâche ô combien difficile ! Car si en anglais on pouvait parler d’éboueurs et de poubelles (authentique) sans que la passion des élèves s’estompe, bonne chance pour faire la même chose avec l’allemand !

Après des milliers d’ouvrages hantés par la Wiedervereinigung (Réunification), les sanatoriums dans les Alpes bavaroises et les contes de Grimm, il était temps pour les éditeurs de renouveler leurs thèmes tout en posant leur marque dans l’univers de la littérature d’apprentissage. 

 

Sanatorium

Apprendre et découvrir, le sanatorium, personnage principal des manuels d’allemand avant Grenzenlos

 

Le manuel nouveau qui devait tout bouleverser s’appelait Grenzenlos (sans frontières, pour les non initiés). Comme tout manuel d’enseignement de l’allemand première langue post réunification, le livre était coloré, les illustrations empreintes d’une atmosphère bonne enfant, la grammaire habilement dissimulée sous des exercices à l’apparence sympathique, mais il possédait un atout indéniable : Strubbel.

Qu’était Strubbel, ou plutôt qui était Strubbel ?

Car au même titre que Jack le bouledogue en porcelaine dans Skyfall, il prit au fil des années le statut de star internationale. Mélange étrange d’une balayette et d’un buisson, Strubbel était un cochon d’inde grossièrement dessiné (comme il convient à tout cochon d’Inde).

Si les lecteurs-apprentis marqués par leur rencontre avec ce petit animal s’accordent à dire qu’il apparut dans les premières pages du livre, on a tort d’affirmer que la phrase qui le rendit mondialement célèbre apparut dans le premier sketch.

Car le fameux « Strubel, Wo bist du ? » prononcé avec une inquiétude palpable par sa propriétaire qui avait négligemment laissé sa cage ouverte apparut dans le second dialogue du livre. Mais qu’importe, la légende était en marche.

D’un seul coup, des millions ( bon d’accord des centaines) d’élèves d’allemand firent du « Strubbel wo bist du ? » leur cri de raliement et de Strubbel leur emblème. Ils cherchèrent studieusement la balayette mal dessinée (Attention spoiler, en fait Strubbel s’était planqué dans le jardin de la voisine) dans tout le bouquin, le cherchèrent dans tout le livre.

Ils s’étaient bien fait avoir.

Même si Strubbel était bien au chaud dans sa cage depuis longtemps et n’apparaissait plus qu’en guest star (en général à l’approche des vacances, quand la motivation des troupes baissait), les élèves avaient fini par trouver ça rigolo de chercher l’animal : Strubbel était passé à l’état de Graal poilu, inaccessible et omniscient. Ils ne trouvèrent jamais Strubbel, par contre ils rencontrèrent la déclinaison de l’article, le double infinitif et les particules inséparables.

Grenzenlos c’était un peu Où est Charlie ? la grammaire en plus.

Où est Charlie ?

Où est Charlie ?

 

L’éditeur reçut une belle promotion. Outre la commande de 5 manuels de plus, on lui demanda de promouvoir l’allemand auprès du grand public. Pour sa nouvelle Mission, il s’associa avec un psychologue spécialiste de la crise d’adolescence, un musicologue spécialiste des groupes punk rock du 17ème siècle et un agent d’entretien.

Après avoir traumatisé des générations de germanophiles, il s’apprêtait à traumatiser des générations de mélomanes, de fashionistas et de parents. Il créa un groupe de rock et l’appela Tokio Hotel.